Ecarts / Ouvertures

A propos de science et dé-coïncidence. Le point de vue d’un scientifique.

par Jean-Claude Alphonse

A l’occasion de la séance du séminaire du 20 janvier consacré à « Management et dé-coïncidence » je me suis permis d’intervenir très brièvement en présentant l’exemple d’un point de vue de la science sur le concept de « dé-coïncidence » au sens très fort que François Jullien lui attribue. Pour cela, j’ai fait référence au problème soulevé par la précession de l’orbite de Mercure, me limitant à rappeler que la résolution de ce problème a assuré le triomphe de la théorie de la relativité telle que conçue par Albert Einstein. Il ne fut pas alors question d’entrer dans un développement qui est ici mon sujet . Je me présente d’abord comme scientifique par ma pratique, mon expérience et mon enseignement. Mon point de vue, dans cette limite, est donc personnel , ni philosophique, ni objectif. Cette position est déterminée par la problématique qui est la mienne, celle la question du degré de « connivence » possible entre science et philosophie.

En 1885, du temps où des pensées philosophiques totalitaires prétendaient à être reconnues comme scientifiques, le positivisme triomphant permettait à la « Science » de proclamer par la bouche de Marcellin Berthelot cette incommensurable bêtise : 

« Le monde est désormais sans mystère … Seuls 3 ou 4 détails sans importance restent à expliquer . »

Il se trouve que la question de la précession de l’orbite de Mercure était l’un de ces « détails ».  Détail resté ignoré, « inouï », jusqu’au milieu du 19ème siècle, faute d’observations d’une précision suffisante, avant que découvert il ne fut perçu que comme une curiosité, une simple perturbation des observations, puisque minime, de l’ordre de 0,40 seconde d’arc par an (quelques fractions de seconde), peut-être en rapport avec la présence d’un astre inconnu ?

Cet « inouï » se révéla, pour Einstein, être en « dé-coïncidence » avec la perturbation que supposait l’application des formules de la gravité Newtonienne ( à savoir 0,4 seconde d’arc par an) mais en coïncidence avec la valeur que prédisait son interprétation de la gravité relativiste (0,OO7 s/an).  Ce travail présenté le 18 novembre 1915 prédit que pour la même raison, la déformation de l’espace induite par toute masse, la lumière d’une étoile passant au plus près du soleil doit se trouver déviée dans les mêmes proportions par la masse gravitationnelle que représente le soleil. Ce phénomène, jusqu’alors jamais observé, ni même pensé, pourrait l’être à l’occasion d’une éclipse totale de soleil, souligne-t-il. La guerre terminée, un ensemble d’expéditions sont organisées, sous la direction d’Arthur Eddington, afin d’observer l’éclipse du 29 mai 1919. Dès le lendemain, les résultats de ces observations, confirmant la prédiction d’Einstein, firent les grands titres de la presse mondiale, assurant le triomphe de la théorie einsteinienne qui reste aujourd’hui la représentation de référence de la gravitation, jamais prise en défaut depuis.

Depuis le 30 mai 1919 la perception par l’homme de la place qu’il occupe dans l’univers n’est plus la même.

 Non seulement elle se trouve bouleversée, mais surtout l’homme des « Lumières » perd la position privilégiée qu’il pensait être la sienne, dans le cadre du géocentrisme, depuis la renaissance et la reconnaissance de l’héliocentrisme.

Dans un cas comme dans l’autre, la prise en considération d’un détail de l’ordre céleste en « dé-coïncidence » conduit à faire de cet « inouï » une « fissure » qui, travaillée en « écart », ouvre un « potentiel » aux conséquences « incommensurables ». Remarquons que le concept de « dé-coïncidence » est bien ici dans l’acception que lui donne François Jullien et qu’il me parait indissociable de ces autres concepts « julliens » : « découverte », « fissure », « écart », « autre », « distance », « potentiel », mais aussi de sa conception du temps (sans développer ici), tous éléments fondamentaux de sa pensée. Oublier la force de cette définition amène au risque d’une banalisation d’un concept qui ne saurait se limiter à un simple assaisonnement de la pensée quand il est principe philosophique fondamental.

De fait, cet exemple fait expressément référence au concept, hélas aujourd’hui largement galvaudé, de « changement de paradigme » tel que défini par Thomas Kuhn dans « Structure des révolutions scientifiques » en 1962.

Kuhn distingue ainsi quatre grandes crises de la connaissance humaine la troisième étant celle de la révolution copernicienne , la quatrième celle de l’avènement de la perception relativiste de l’espace-temps einsteinien. Pour Kuhn, chaque changement de paradigme correspond à une modification de la perception pour l’homme de sa position dans l’espace et dans le temps. Elle s’accompagne d’une « crise »   profonde de la pensée qui se manifeste dans tous les domaines de la société, que ce soit aux plans scientifique mais aussi artistique, culturel, philosophique, tous étant remis en cause. a l’origine de cette « crise » il y a, dans la langue de Kuhn, la « découverte » d’une « anomalie » jusque-là négligée ( la fissure, la dé-coïncidence de François Jullien ?), incompatible avec la structure de pensée antérieure. La « crise » ne pourra être résolue qu’après un long processus de prise de conscience, de déconstruction de l’acquis, avant la mise en place d’une construction nouvelle compatible avec la nouvelle perception de l’espace-temps, en fait jusqu’à ce qu’il ait à nouveau coïncidence entre la perception et la représentation nouvelle de l’espace. Alors seulement il peut y avoir retour de la science à la normalité ainsi qu’à un ordre social apaisé.

Pour Kuhn, nous vivons ce quatrième changement et nous en sommes conscients.

La fin du 19ème siècle correspond à la découverte des « anomalies », des « fissures » (ces quelques détails) rendant instables les fondations de cette merveilleuse construction « en perspective » des Lumières qui donne à l’homme une position privilégiée devant une fenêtre ouverte à l’observation du « paysage » du monde. C’est tout le système socio-culturel conséquent, celui des « Lumières » qui se trouve bouleversé. 

L’homme (occidental) n’occupe plus aucune position privilégiée dans un univers infini.

Le 20ème siècle, confronté à cette perte de sens, s’est acharné à déconstruire la pensée « en perspective » du monde classique. Cette perte du sens de la perspective est exemplaire dans le cas de la peinture du début du siècle. Comment ne pas faire un rapprochement entre « Les demoiselles d’Avignon » de Picasso et « Adam et Eve chassés du Paradis » de Masaccio… La philosophie va dans le même sens avec le structuralisme, le dé-constructivisme…déconstruisant avant de rechercher à bâtir une possible construction nouvelle qui , nous le savons désormais, devra être fondée  sur une pensée de l’espace-temps qui soit en coïncidence avec la perception que nous en avons, celle de la relativité générale.

En ce début de 21ème siècle nous en sommes toujours là :                                                                

Au plan socio-culturel la peinture la littérature n’en finissent pas de déconstruire ! La science est bien souvent ignorée, confondue avec la technologie ! (un non-sens ! c’est pourtant simple, la science découvre et n’invente rien ; seule la technologie invente, souvent n’importe quoi, en bricolant, en exploitant, ou non, les connaissances que lui procure la science).                                                                                                                                                   

Au plan philosophique, si certains ont tenté de se placer en décalage de la pensée classique, en position d’hétérotopie (Dérida, Foucault), je ne vois pas de proposition d’un nouveau corpus sur lequel baser une nouvelle construction sociale …

Et pourtant, si la représentation de l’espace-temps einsteinien suppose l’abandon d’un référentiel se définissant par rapport à un quelconque « centre », elle ouvre à une autre vision qui est celle d’un rapport toujours « relatif » de « l’un » à l’ « autre », chacun occupant une position unique dans cet espace, sans coïncidence possible.

L’ouverte d’un tel chantier est envisageable avec François Jullien sur la base d’une « dé-coïncidence » de pensée, de « dépaysement » que son passage par l’hétérotopie chinoise a rendu possible. (il s’est, par ailleurs, trouvé là confronté à une autre perception de l’espace-temps, un autre paradigme, mais c’est une autre question).

Remarquons tout de suite que dans ce nouveau Monde, chaque entité est « être » en même temps qu’elle ne peut être définie que par sa « relation » à « l’autre », à « l’être-autre », ou comme « être en relation » par dé-coïncidence, ou l’être « n’existe » donc qu’en relation ? 

De fait, chacun « étant » dans un espace-temps qui lui est propre, la « juste distance » à l’autre est de nature et incompressible.

Ainsi le travail tout en « dé-coïncidence » sur l’altérité de François Jullien, permis par son passage par la Chine,  la boîte à outils qu’il nous propose, me semblent parfaitement adaptés pour qui veut rechercher, définir, donner sens, orientation à un nouveau corpus philosophique mais aussi scientifique et artistique. La peinture le fait peut-être déjà avec un Zao Wu Ki ?  François Jullien nous a fourni les bases et les outils et construire c’est bien ce que propose son chantier… Le concept de « dé-coïncidence » pourrait bien en être la première pierre. Quelle perspective ! et combien de questions ouvertes ?

Pour ce qui me concerne, cet exemple nous place à la croisée des chemins entre science et philosophie. cette connivence entre pensée philosophique et représentation scientifique, qui nous permet souvent d’échanger les mots de chacun, est troublante comme l’a souligné Kuhn lui-même mais aussi le travail de François Jullien. C’est dans ce cadre particulier auquel je me limiterai que le dialogue avec François Jullien m’importe: dans quelle mesure partageons-nous cette découverte de l’inouï en explorant ce qui n’est pas (encore) de l’ordre de l’Être ? Dans cette recherche le métaphysique sera-t-il ramené au territoire de l’Être, ou, au contraire cheminons nous sur deux chemins parallèles, complémentaires mais toujours différents avec comme objectif commun une volonté de connaissance et de raison à portée de deux méthodes dé-coïncidentes ?

Décoïncider

par Daniel Bougnoux

Texte à paraître dans le prochain numéro de la revue « Local contemporain » éditée à Grenoble, et consacrée au concept de  Dépaysement.

Nos vies se jouent à coups de dés : dé-paysement, dé-centrement, dé-localisation, départ… Toute l’œuvre de François Jullien insiste particulièrement sur cet entre ou sur cet écart déjà concentrés dans le préfixe explosif de ce verbe, tellement banal que nous ne l’entendons pas (ou qu’il demeure, à la lettre, inouï), ex-ister. Sans ces hiatus pourtant, point de vivre.

L’auteur de Vivre de paysage (Gallimard 2014) nous propose donc deux mouvements contraires, ou apparemment contradictoires : vivre de paysage, c’est imprimer en nous sa force de recueillement, d’agrégation d’un monde. Un paysage est en lui-même complet, ou intégré ; il y a paysage quand, confrontés à son étendue, nous n’avons rien à ajouter, à désirer de plus ; quand un monde y déploie sa souveraine complétude devant laquelle nous ne pouvons qu’acquiescer, ou prononcer avec reconnaissance c’est bien cela, c’est ici. Devant cette ouverture offerte, nous aimerions longuement nous poser, éventuellement peindre ou photographier cela, façon d’avouer qu’un terme se trouve atteint, qu’une porte s’ouvre sur un infini qui nous comble, sans reste ni nostalgie. Qu’ici se découvre enfin (Mallarmé) la région où vivre

Et de fait, nos vies semblent irréductiblement régionales ; nous nous sentons d’ici et non de là-bas, nés à la mer, en plaines ou sur telle montagne qui donnent à chacun ses attaches, ses tropismes, ses longs désirs de retour. Vivre c’est résider ou habiter, passion lourde. C’est attacher, et chérir ses racines qui passent par une terre, une famille, une histoire singulière, une langue. C’est s’encoquiller dans un oikos (une maison), un biotope, un lieu riche de ressources peu négociables puisque nous sommes constitués et tout cousus de ses empreintes. La pulsion postmoderne d’être partout, de poursuivre en orbite entre les continents une vie de survol, hors sol, ne peut longtemps nous satisfaire ; comme pour Ulysse arrive dans la vie de chacun un moment où il faut rentrer à la maison. Oui mais, demande ironiquement Bruno Latour, où atterrir ?

Lamentation banale et partout reprise, notre région n’est plus ce qu’elle était. Le cher vieux paysage de notre enfance, de nos aïeux, a pris la tangente ou de la gîte. La maison familiale a disparu, rasée par un promoteur ; les sous-bois de la forêt prochaine sont toujours là, mais éventrés par une route bruyante élargie au nom de la circulation, de l’accès. Etc. D’une façon générale, c’est la Terre qui change et qui, de partout, nous refuse son ancien visage. Comme le dit Aragon en cadences superbes, « La France sous nos pieds comme une étoffe usée / S’est petit à petit à nos pas refusée » (« La Nuit de Dunkerque », 1942), pour traduire l’intense sentiment d’exil éprouvé dans le nouveau paysage de l’Occupation ; ou, comme résume un autre titre de cette époque, « En étrange pays dans mon pays lui-même ».

J’aimerais rebondir sur cet appui aragonien pour rappeler à quel point, selon Jullien toujours, ex-ister ce n’est pas végéter, se complaire au tête-à-tête d’un premier décor ou au confort douillet des chères vieilles enveloppes, mais fendre celles-ci pour trouver de l’inouï, et réveiller du nouveau. La dé-coïncidence, ce sentiment d’étrangeté qui nous étreint parfois au cœur du décor le plus familier, est une ressource par excellence de la création, donc de la vraie vie. Dans L’Inouï en particulier, Jullien a des pages très éclairantes sur l’invention par Rimbaud d’une nouvelle langue désamarrée dont « Le Bateau ivre » donne à la fois la théorie et l’exemple. La métaphore, mais je dirais aussi la rime avec sa proximité sonore et son écart sémantique, constituent des leviers puissants de prospection, out of joint comme dit Hamlet, hors des gonds rouillés de la parole ordinaire. Si toute création est un écart, de nos écarts de langue, de pensée, de conduite peuvent naître des créations. De même est-il recommandé d’un peu se perdre « pour laisser place à la trouvaille » (Apollinaire).

André Breton  consacrait de longues heures à chiner, à la recherche de précieux « objets trouvés » dont, après recyclage, il rédigeait l’équation. Mais nul mieux qu’Aragon, dans Le Paysan de Paris, ne sut révéler (réveiller) les ressources d’insolite ou de « merveilleux » tapies dans le décor ordinaire. Qu’on relise la préface de cet ouvrage (1924) au titre oxymorique bien accordé à notre recherche en dépaysement. On dit que le paysan égaré dans la capitale ouvre à tout de grands yeux. De même le projet du poète, sans quitter le pavé parisien et en respectant rigoureusement sa topographie, nous ouvre à d’autres mondes. Je songe, relisant pour la énième fois ce livre pour moi de référence, qu’Aragon y trace du même coup le programme de la poésie, voire de l’art en général : descendre en pleine immanence dans notre quotidien pour, le fissurant, le disloquant discrètement, en faire surgir l’énigme ou la merveille. Ce qui suppose une rééducation sévère de nos sens, et de la parole.

Le lointain dans le proche, l’étrange au cœur du familier, l’Unheimlich cher à Freud… Ces télescopages ou ces percées n’étonnent pas l’artiste, non plus que le philosophe apte à nous faire voyager à travers le banal, en  descellant nos socles, à commencer par les clichés et les usages de notre langue pour en tirer des vues extraordinaires, comme Derrida pour qui philosopher revient à dé-construire. Le dépaysement soutient le geste de l’artiste mais aussi la démarche scientifique, si nous suivons Bachelard et sa fameuse coupure épistémologique ; c’est en dénonçant les évidences de l’apparence, ou en les trouvant étonnantes, que le raisonnement du savant ou du philosophe progresse. Et nous montre à quel point, faute de mieux le nommer par le détour des mathématiques ou de la métaphore poétique, nous demeurions étrangers à notre pays lui-même.         

Ces pouvoirs de la décoïncidence ont été également explorés, par Jullien, du côté de l’amour, en rejoignant ici encore des thèmes ou des intuitions bien développés par Aragon. L’expérience amoureuse ne revient-elle pas à s’étonner toujours de la présence de l’autre ? Le paysage ouvert ainsi n’est-il pas, par excellence, surprenant ou dépaysant au cœur même de sa familiarité ? Ce que nous croyons le plus proche, le plus propre, et que nous voudrions tenir, étreindre ou inlassablement toucher n’est-il pas sujet à la dérobade, placé à une distance infinie au cœur de son apparition et de sa présence même ? « Mon bel amour mon cher amour ma déchirure » (1943)… Trop de vers d’Aragon chantent cette absence trouant le présent, cette soif ou ce désir devant ce qui pourrait nous combler, pour qu’on puisse les citer tous. 

 « Il faut être ailleurs pour pouvoir être ici », lit-on dans L’Enéide. Il faut apprendre d’autres langues pour mieux parler la sienne ; avoir beaucoup voyagé pour savourer en connaisseur la quiétude de sa propre maison ; en passer par les épreuves de l’amour pour cesser de s’identifier au nombril du monde ; se traiter « soi-même comme un autre » (Ricoeur) pour gagner en lucidité, en civilité… La dé-routante topographie, paradoxale, de nos âmes n’est pas celle, physique, du monde out there. 

Nous sommes des êtres de désir et ce désir nous déchire, nous disloque, nous exile de tout paysage ou pays. Vivre, est-ce résider ou ne serait-ce pas plutôt – désirer ? Deux verbes-anagrammes qui se révèlent secrètement antonymes…  

Les dés de nos désirs continuent de rouler.





SEMINAIRE « QU’EST CE QUE VIVRE ? EXISTER OU SUBSISTER ?

Première séance, le 15 octobre 2020

Compte-rendu par Philippe Ratte.

Du fait de sa longueur, le texte est proposé en version imprimable

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