Ecarts / Ouvertures

Nicolas Martin, ancien journaliste.

A propos de la conférence de François Jullien, « Décoïncider de la langue de l’Être » du jeudi 1er avril

L’association Décoïncidences est explicitement politique, relative à la vie collective, et aussi fléchée par une urgence : prévenir l’élection du Front national (qu’il ait été rebaptisé ne change rien à l’affaire si l’on se réfère aux politologues qui ont sondé les écarts entre les propos publics et ceux tenus à huis clos dans la serre chaude de l’entre-soi). J’aurais aimé vous inviter à resserrer le lien entre la raison politique de Décoïncidences et votre intervention. Ma question est pour le moins trébuchante, mais je sais que vous auriez généreusement remis l’affaire d’équerre.

Donc, jeudi soir : les mots. L’outil par excellence du responsable politique.

Cette incise. La question a été soulevée : Peut-on déborder la langue de l’intérieur de sa langue ? Connaissez-vous (sans doute, sûrement) les travaux du linguiste Gustave Guillaume, auxquels se sont référés Merleau-Ponty, cité hier soir, mais aussi Paul Ricœur, Gilles Deleuze et, aujourd’hui, Jean-Marc Ferry ? Comme je lisais Temps et Verbe et termine Principes de linguistique théorique, je ne cessais de regretter les rencontres qu’organisait Guy Tabellion, tant j’aurais aimé vous entendre sur une lecture qui entre en dialogue avec vos propres chantiers. Je ferme la parenthèse.

Les mots donc. Et des mots ordinaires (nervures, veinures, linéaments, etc.), des mots artisanaux, dont vous avez souligné le potentiel opératoire, plus que méthodologique, tout en précisant le but poursuivi : les porter au concept. Du mot ordinaire au mot concept (propension par exemple) se peut lire comme le passage de l’opératoire au méthodologique. Nous ayant habitué à aussi penser dans les termes de l’économie, ce passage est un gain (méthodologique) et une perte (opératoire). Ou encore pour l’analyser dans les termes d’une autre analytique (l’essor/l’étale), ne pourrait-on dire que l’usage des mots ordinaires/artisanaux est d’essor, quand les mots-concepts se tiennent aux portes de l’étale. Prenons un exemple, que vous ne manquerez pas de réfuter, tant il est loin de vos travaux. Soit le mot « résilience ». Un mot artisanal, qui renvoie à un phénomène physique : la capacité d’un matériau à absorber l’énergie d’un choc en se déformant. On sait la destinée du mot. L’atteste récemment l’opération Résilience lancée par Emmanuel Macron, qui désigne l’engagement des forces armées sur le front sanitaire. Boris Cyrulnik n’est pas dupe de l’usage quasi-mécanisé de ce mot artisanal, après qu’il l’a conceptualisé. On peut aussi se référer à l’histoire critique du mot de Serge Tisseron (Que sais-je ?). Je laisse ce petit développement en suspens et pose la question suivante : comment sur la scène politique maintenir opérant un mot (un mot plein de promesses, ouvrant des perspectives, un mot qui serait, pour filer la métaphore, un fruit gorgé de saveurs, plein de fraîcheur, donc aiguillonnant les attentions, insufflant de l’allant à la pensée collective), mais un mot que l’art politique enjoint de « porter au concept » (l’exercice politique étant aussi méthode didactique) – sans prendre le risque de le racornir, taveler, vider de son potentiel, sa puissance créatrice, bref, d’en faire un fruit sec ? 

Hypothèse de travail : soit l’attaché parlementaire d’un élu promis à un bel avenir qui vous a lu, entendu. Il attire l’attention du Député sur vos travaux. Celui-ci vous lit, vous écoute. Il se laisse « travailler » par cette réflexion et accomplit le voyage auquel vos travaux le convient. A coup sûr, sa parole (politique) sonnera différemment. Mais quel usage politique peut-il en faire, politique c’est-à-dire dans sa relation à cet autre qu’est l’électeur, le citoyen ? Cette interrogation : tant que l’usage est in petto, l’essor est opérant, il l’est pour l’élu et, indirectement, pour l’électeur, si l’on s’accorde sur le fait que la parole de l’élu sonne tout autrement, mais si l’usage est interpersonnel, collectif, le mot doit se hisser au niveau du concept, en revêtir les atours. L’instruction du débat public le recommande. N’est-il pas alors condamné à l’étale, sitôt promu sitôt moribond, après notamment que le ressassement médiatique en aura sapé la valeur, stérilisé la fertilité, désamorcé la charge imaginative ?

J’ajoute que j’ai bien entendu (et lu dans vos livres) que l’opération préconisée ne consiste pas à remplacer cela qui fonde l’Europe – l’inquiétude de ce qu’elle fait et la portée politique de la traduction qui nourrit (entretient le feu de) l’altérité du dedans – mais à remettre de la vivacité dans l’Europe, après avoir pris conscience de la valeur de ce fondement dans l’écart de langue (écart autrement plus transgressif que l’écart de langage). 





Philippe Ratte, mars 2021

Mes amis, que reste-il ?

1 Modélisation

Philippe RATTE
MES AMIS QUE RESTE T’IL ?

Posons deux ensembles, A et B.
A est fait de petits carrés verts, B de ronds rouges.
Trois lois s’appliquent.
Dans A, au fil du temps et moyennant diverses conditions, certains carrés deviennent

plus sombres et/ou changent de taille.
Dans B, au fil du temps et moyennant certaines conditions, certains ronds passent à

l’orange et/ou changent de taille.
Tout élément ainsi modifié dans A trouve dans B un correspondant parmi les éléments

modifiés de B. On nomme R cette relation bijective.

Cas d’école simple : si A est l’ensemble des élèves et B celui des emplois, il est possible de concevoir une situation dans laquelle à tout bon élève de A corresponde un certain niveau d’emploi dans B. Et même que les conditions internes à A pour amener la proportion voulue d’éléments modifiés dans les bonnes formes et proportions trouvent leur répondant dans les conditions internes de B qui régissent l’apparition de ronds transformés, en juste proportion de nombre et de taille. Et même d’imaginer qu’une telle situation soit stable, ou du moins que les évolutions parallèles (et aussi indépendantes qu’on le désire) demeurent assez concordantes en longue durée pour qu’à epsilon près cette relation se vérifie presque toujours, donnant l’impression d’une quasi certitude.

C’est plus probable dans des systèmes bien réglés et à évolution lente que si l’on s’accorde la liberté de changer rapidement l’un ou plusieurs quelconques des facteurs qui assurent cette correspondance régulière.

Il est très facile de compliquer à plaisir ce système élémentaire, mais rien qu’à le garder rudimentaire on aperçoit de possibles difficultés.

En effet, si par exemple au lieu que certains ronds dans B deviennent orange et/ou changent de taille, les ronds se mettent à devenir bleus, ou muer en ellipses, ou se faire plus, ou bien moins, nombreux à atteindre ce stade de mue ; idem si au sein de A les carrés verts deviennent en tout ou partie des losanges, des rectangles, et/ou qu’en nombre plus grand ou moins grand ils cessent de changer de couleur, ou passent au violet, ou deviennent tous bleus, il est évident que la relation R en sera troublée.

Dans ce cas, de plusieurs choses l’une, ou plusieurs :

  • Au changement observé dans B doit répondre un changement dans A, un nouveau réglage. R sera alors préservée quoique altérée en quelque manière.
  • Ou bien pour préserver R telle quelle, le changement dans B devra être corrigé et abrogé.
  • Ou bien, à A constant si c’est B qui évolue, on devra renoncer à la relation R. Etréciproquement si c’est A qui change à B constant.
  • Ou bien n’importe quelle combinaison de ces trois transformations possibles, au terme dequoi et A, et B, et R auront subi assez de déformations pour qu’il faille cesser de les considérer respectivement comme A, B et R, et définir autrement ces trois ensembles modifiés.

Cas d’école simple : l’offre d’emplois se transforme en nombre et qualité ; le recrutement et la formation des élèves évoluent rapidement ; la bijection de tout (a) modifié en (b) adéquat devient de moins en moins probable et finit par devenir résiduelle, appelant d’autres corrélations, au prix de révisions importantes de A, et B et de R, qui débouchent sur un système complètement autre.

Inutile de compliquer ce modèle rudimentaire. On voit tout de suite qu’il tourne à une complexité vertigineuse pour peu qu’on fasse intervenir des ensembles C, D, E, etc. entretenant tous entre eux à des degrés divers des relations R’, R’’, R’’’ etc. et comportant chacun des règles d’évolution particulières susceptibles elles-mêmes de se transformer.

2 Généralisation

On n’a pas besoin d’aller bien loin dans cette complexification pour reconnaître les données de base de la crise contemporaine.

Jadis, et naguère encore, tous les ensembles significatifs de l’organisation des sociétés obéissaient à des lois de composition interne n’évoluant que très lentement. De sorte que les relations entre eux pouvaient, en première approximation, se vérifier de manière raisonnablement stable. D’autant qu’au fil du temps, au bénéfice de cette relative stabilité des relations entre eux, ces ensembles avaient fini par devenir congruents, la stabilité de leurs relations se renforçant de cette congruence. Par exemple la promotion sociale par l’école entrait sans trop forcer dans la reproduction sociale des élites, elle-même confortée par la quasi permanence des schémas de fortune, peu altérés eux-mêmes par les mues sociales qui avaient de loin en loin porté atteinte à l’ordre des ordres, celui de la naissance, lequel avait partie liée avec le régime politique ancestral et le climat culturo-religieux du temps, etc.

Or, en Occident, à partir très lentement de l’an mil, un peu plus vite aux temps modernes, de plus en plus sensiblement à l’époque contemporaine (dès le XVIIIè siècle ici ou là), et à présent partout et à grandes guides, TOUS les ensembles supposés concordants se sont mis à connaître, chacun à son rythme de plus en plus autonome, des transformations substantielles, parfois très rapides, rendant quasiment chimérique l’idée de maintenir entre eux des relations de type R définies ne varietur. Le concept de société, qui avait dès le temps des Lumières tenté d’inventer un cadre de mutuelle compatibilité, voire de perfection normative évolutive commune et pourquoi pas totalitaire, entre tous ces composants qu’on voyait remuer, vole en éclat. L’émergence du sujet comme personne, ou de la personne comme sujet, a inversé la norme : il s’agissait pour l’individu, jadis, de se couler au mieux dans le dispositif concordant des valeurs et grandeurs établies (sagesse de Pascal, premier témoin des fissures). C’est dorénavant à ces valeurs et grandeurs en délitement de se plier aux droits et exigences (illimités par nature) de n’importe quelle individualité. Ce qui naturellement les brise menu, comme le gel infiltré dans ses fissures casse la roche la plus compacte. Exemple trivial : la place des femmes était tenue pour acquise, en gros, depuis presque toujours, cela formait le fond des arrangements sociaux et sous-tendait les normes. Elle avait évolué, mais assez peu et très lentement jusqu’à il n’y a guère. La voici soudain affûtée sur le pied nouveau de la distinction personnelle (légitimement) revendiquée par toutes à l’exclusion de toute autre détermination : rien ne rompt autant les convenances établies depuis la nuit des temps. La moitié de l’humanité se retire des assignations ancestrales qui faisaient ciment sociétal et, forcément, attise la recherche d’autres équilibres, ce qui induit une colossale révolution globale. Et ce n’est qu’un exemple, tout récent et très visible, des bouleversements à l’œuvre depuis moins d’un demi-siècle.

3 Que faire en cette affaire ?

Il ne faut surtout pas s’arrêter à cet exemple, ni à aucun autre et en faire la clé de tout, encore moins une clé de voûte, car de voûtes il n’y a plus. Les édifices élevés selon un jeu savant de poussées et contre-poussées s’équilibrant sont à terre. On n’en voit même plus l’usage, sinon à titre de nostalgie inquiète de vivre sur un tas de débris, genre Dresde ou Berlin 45.

Aucun des fils faciles à tirer pour remonter, espère-t’on, aux sources du big bang en cours ne mène à une cause première. Il s’agit d’une commotion systémique, dans laquelle tous les sous-ensembles participent plus ou moins à parité à l’écroulement général : on peut penser, pour faire image, à ces destructions d’immeubles qui opèrent l’affaissement global et simultané de l’édifice par l’explosion concomitante et savamment distribuée de petites charges réparties sur tous les piliers porteurs. Sauf que personne ici n’a placé ni mis à feu de telles charges, qui sont en fait venues à syntonie par un processus d’ensemble dont nul n’avait ni la maîtrise, ni même l’intuition exacte. Un agent beaucoup plus puissant que quelque intention que ce soit a engendré cette commotion universelle, à savoir la mondialisation — en prenant soin de noter que cette dernière est, telle Janus, à deux faces : bien entendu d’un côté la loi globale du marché s’imposant graduellement en sous-œuvre de tous les autres codes, normes et usages, mais aussi et de manière organiquement liée à la première, l’émergence de l’individu comme acteur effectif, en tant que grain élémentaire de la multitude. Ne serait-ce que comme agent économique, par exemple consommateur. On sait que l’agent germinal qui a permis le déploiement de et l’une et l’autre face, c’est la révolution technologique, au noyau de laquelle se trouve l’expansion du potentiel cybernétique de l’humanité. Là encore, on a deux ensembles et une relation, la blason pouvant en être proposé par Amazon, qui conjoint via une excellence numérique une efficacité mondiale à des besoins individuels très raffinés dans leur spécification personnalisée.

Cette mondialisation, mère de globalisation, et condition amniotique de révélation en chaque individu de sa singularité personnelle (qu’on songe au rôle à cet égard des smartphones et au succès des fameux réseaux sociaux), s’est en première approche traduite par une mise à mal très brutale de tous les ensembles établis. Restons par exemple dans le domaine de l’éducation, où n’importe quel gamin, si « démunie » que soit sa famille, a dans sa poche un accès direct, sûr et précis à infiniment plus de savoir que la Sorbonne entière n’en dispensait il n’y a pas quarante ans : la fonction de robinet doseur du savoir, naguère encore impartie au professeur, en est pour le moins atteinte, le forçant à transfigurer son rôle et sa pratique. Pour peu qu’on ajoute que ses classes, hier triées au tamis d’une sélection de fait par le mérite, et aimantées par des espérances solides de réussite, sont aujourd’hui des cages aux fauves plus composites que l’arche de Noé et dont presque plus personne n’attend qu’elles soient l’antichambre de succès confortables, on voit que sous le même mot de « professeur » (tristement rebaptisé « enseignant ») on ne parle plus du tout de la même chose aujourd’hui que dans nos souvenirs pourtant tout frais.

Cet ébranlement général, qui de tous les temples hier debout a fait un forum romain de ruines augustes mais brouillées, étreint d’angoisse tout un chacun, ou plutôt tous ceux qui ont encore quelque chose à perdre — car ceux qui ont derrière eux les vaisseaux calcinés de civilisations ou de sociétés déchues, ruinées, miséreuses, trouvent au contraire leur chance dans ce chaos en cours des sociétés sophistiquées hier triomphantes. On les voit s’y infiltrer partout et y rapiner maintes dépouilles opimes, jusqu’à oser vouloir s’en rendre maîtres, perspective actuellement en train de stimuler leur audace.

Ceux — c’est-à-dire tous les bénéficiaires de l’ordre mondial hier établi et désormais en démantèlement accéléré, c’est-à-dire NOUS les Européens eu premier chef, les Français plus que tous autres avec les Anglais, anciens titulaires d’Empires et crédités de victoires factices (en 1918 et 1945) ayant prolongé leur suffisance — ceux, donc, qui voient se décomposer l’ordre qui leur assurait une rente historique de quiétude envers l’évolution générale, ceux-là paniquent, ou du moins se sentent mal. Beaucoup en appellent de cette transformation, et réclament le retour au bon vieux temps, quitte à ce que ce soit un passé Potemkine — vieux réflexe vichyste. C’est vrai aussi bien des souverainistes que des salafistes, une même obsession d’en revenir à un ordre les taraude, chacun selon ses moyens et déterminants.

Or, l’ordre, il est déjà là : il y a belle lurette que les big data en jettent les fondements, en produisant de manière toujours plus universelle, toujours plus précise, toujours plus smart les conditions d’un streamlining (le recours aux mots globish le marque ici à dessein) de tous les process, et toujours plus profondément de la synergie d’ensemble d’un monde appelé à tourner comme ronronne un moteur parfaitement réglé. Nous nous agitons encore comme les mouches qui croient toujours voler alors qu’elles sont prises dans la toile d’une araignée en train de les encoconner pour son goûter. Tous les discours souverainistes ou wahabites de retour à un cadrage maîtrisé par un pouvoir, démocratique ou théologique, cela revient au même en l’espèce, ne sont déjà plus que des incantations aux mânes d’un monde s’effaçant, et autant vaudrait jouer les Moïse devant la montée des mers, en espérant les voir se rétracter. Consumatum est, il fallait y penser avant, c’est-à-dire peut-être dès 1913, car depuis lors le cadre mental du monde westphalien qui servait d’armature à ce genre de conditionnement régulé est entré en crise fatale. Tout, aujourd’hui, se redéfinit et se pense par référence à la globalité, sous forme à la fois de participation et d’écarts calculés, la référence à des identités souveraines n’ayant plus pour fonction que de fournir un matériau idéologique commode pour habiller cela. Xi Jinping n’est pas un nationaliste chinois à la Sun Yat Sen : c’est un stratège de rang mondial cherchant à gérer la dynamique de recomposition de tout ce qui est sous le ciel.

4 Qu’y faire ?

Est-ce à dire qu’il convienne de nous résigner à subir la loi de cette fluidification globale entrainant tout et tous dans un flux infini de zéros et de 1 capable de procurer à la fois une singularisation extrêmement précise de chacun et une participation de plus en plus immersive à l’universalité courante ? Pourquoi pas ? De ce déluge, nous avons déjà l’eau jusqu’aux narines si nous sommes perchés, le plus grand nombre y sont déjà noyés, dissous, incorporés comme sucre en café. La tour de Babel et déjà sous les eaux, et l’arche surnageuse fait eau depuis le départ. Chaque vase, hier contenant, tourne en vase, demain diluée dans le flux qui la brasse. On n’y peut déjà plus grand chose, et l’ultime liberté, ou marge, reste d’y consentir ou d’en être absorbé comme par un puits de sables mouvants. Le seul prix à payer est de renoncer à tout fondement transcendantal personnel, mais aussi à cet équivalent irréligieux de la transcendance suggéré par Levinas, à savoir le vis-à-vis avec l’autre. Le visage. L’homme numérique a une adresse et maints identifiants, il n’a pas de visage, et si oui photoshop peut le lui transformer ad libitum : c’est une simple suite de pixels. Il est à la globalité ce que les gouttes sont au fleuve.

Pour ceux qui refusent d’acquitter ce prix, ou tels Judas d’en acheter la prime par un renoncement à ce que l’on détient de plus vrai, il reste cependant un chemin de crête encore hors d’eau. La catastrophe finale n’est pas encore tout à fait pour demain, le déluge ne submergera peut-être pas le mont Ararat avant quelque temps, voire avant de refluer.

Ce chemin, c’est celui de l’accès à soi, lequel passe nécessairement par de la place faite aux autres, de l’altérité (condition sine qua non pour se penser comme singulier, puisque cela ne se peut que si on est, pour un autre, distingué comme autre, ce qui fait de l’altérité la loi de composition nécessaire de l’ipséité, le chemin obligé de l’intime — et réciproquement, François Julien l’a merveilleusement expliqué). Autrement dit, cette possibilité de survivre à la fois à l’engloutissement numérique et aux absurdes robinsonnades identitaires, c’est d’emprunter l’aire de l’entre, de l’écart, de la décoincidence, espace virtuel dont la propriété est de faire émerger des altérités, nécessaires à l’ipséité pour se délinéer.

Autrement dit de se situer ailleurs que dans les eaux ennoyeuses ou sur des récifs perdus en mer — par exemple dans les airs, pour filer la métaphore et donner à percevoir la différence de nature ici convoquée pour signifier l’entre, l’ek-sistant, ce qui se tient hors. Bien entendu cet ailleurs n’existe nulle part en soi et pour soi. À la différence du Tout vorace et de l’Un cocasse, il ne se soutient pas et ne le prétend pas. Suspendu à son émergence, il est un moment, à la fois temporel et dynamométrique. Il apparaît concomitamment aux parcours qui l’empruntent, ceux ci le façonnant en même temps qu’ils les permet, un peu à la manière dont se forme la gravité, par déformations de l’espace-temps au voisinage des masses.

Cet ailleurs est création. Et, comme nul n’est Dieu, pas même cette fiction nommée « Dieu » par diverses religions, cette création n’est jamais autre chose qu’une traduction. Delphine Horvilleur fait observer que le cours des civilisations eût été différent si on avait traduit de l’Hébreu, correctement, qu’Eve avait été créée d’à côté d’Adam plutôt que, si absurdement, de la côte d’Adam. La langue le permettait, il l’eût fallu pour, d’emblée (presque Berechit), inaugurer l’histoire humaine par de l’écart et de l’altérité féconde plutôt que par cette inepte résection d’un état siamois latent à précellence masculine.

Il n’est pas trop tard. Exploitons les failles, les brèches, les fissures, les veines virtuelles par où traverser les sédiments du sens et mettre au jour les cristaux de significations nouvelles — pas plus vraies que d’autres, mais ouvertes, et surtout ouvreuses d’écarts en cascade. C’est l’unique chemin possible d’une espérance de civilisation.

Les postures d’engagement sont de nos jours dérisoires et impertinentes : s’en gager dans quoi, pour quoi ? Toutes les entéléchies qui prétendaient hier mériter une pareille consécration, parce qu’elles promettaient de réussir à être in fine un cadre définitif et complet, sont littéralement à vau l’eau, et ceux qui persistent à en attiser, justement appelés intégristes parce que qu’étanches à cette imperfection fondamentale désormais inhérente à toute superstructure, sont ou des imbéciles ou des fous dangereux, des Don Quichotte au mieux, des Gribouille à l’insu de leur plein gré, mais des clones de ce soldat japonais oublié sur une île du Pacifique qui continuait à faire la guerre tout seul jusque dans les années soixante.

Ce qu’il s’agit aujourd’hui de faire, c’est dégager, au multiple sens de désemcombrer, de révéler une tranchée comblée, de quitter les chemins battus, d’adopter une allure dégagée, de se déprendre de liens qui immobilisent, de libérer un cours bloqué, etc. Sans même s’embarrasser d’avoir à faire « dégager » les instances et autorités qui prétendent verrouiller les systèmes en décrépitude : juste les ignorer, passer outre, reprendre les gages laissés dans leur Mont de Piété, se désengager de leurs carcans et enrôlements. À la fois se dégager, se désengager, et dégager, débloquer les obstructions. Décoïncider.

A propos de science et dé-coïncidence. Le point de vue d’un scientifique.

par Jean-Claude Alphonse

A l’occasion de la séance du séminaire du 20 janvier consacré à « Management et dé-coïncidence » je me suis permis d’intervenir très brièvement en présentant l’exemple d’un point de vue de la science sur le concept de « dé-coïncidence » au sens très fort que François Jullien lui attribue. Pour cela, j’ai fait référence au problème soulevé par la précession de l’orbite de Mercure, me limitant à rappeler que la résolution de ce problème a assuré le triomphe de la théorie de la relativité telle que conçue par Albert Einstein. Il ne fut pas alors question d’entrer dans un développement qui est ici mon sujet . Je me présente d’abord comme scientifique par ma pratique, mon expérience et mon enseignement. Mon point de vue, dans cette limite, est donc personnel , ni philosophique, ni objectif. Cette position est déterminée par la problématique qui est la mienne, celle la question du degré de « connivence » possible entre science et philosophie.

En 1885, du temps où des pensées philosophiques totalitaires prétendaient à être reconnues comme scientifiques, le positivisme triomphant permettait à la « Science » de proclamer par la bouche de Marcellin Berthelot cette incommensurable bêtise : 

« Le monde est désormais sans mystère … Seuls 3 ou 4 détails sans importance restent à expliquer . »

Il se trouve que la question de la précession de l’orbite de Mercure était l’un de ces « détails ».  Détail resté ignoré, « inouï », jusqu’au milieu du 19ème siècle, faute d’observations d’une précision suffisante, avant que découvert il ne fut perçu que comme une curiosité, une simple perturbation des observations, puisque minime, de l’ordre de 0,40 seconde d’arc par an (quelques fractions de seconde), peut-être en rapport avec la présence d’un astre inconnu ?

Cet « inouï » se révéla, pour Einstein, être en « dé-coïncidence » avec la perturbation que supposait l’application des formules de la gravité Newtonienne ( à savoir 0,4 seconde d’arc par an) mais en coïncidence avec la valeur que prédisait son interprétation de la gravité relativiste (0,OO7 s/an).  Ce travail présenté le 18 novembre 1915 prédit que pour la même raison, la déformation de l’espace induite par toute masse, la lumière d’une étoile passant au plus près du soleil doit se trouver déviée dans les mêmes proportions par la masse gravitationnelle que représente le soleil. Ce phénomène, jusqu’alors jamais observé, ni même pensé, pourrait l’être à l’occasion d’une éclipse totale de soleil, souligne-t-il. La guerre terminée, un ensemble d’expéditions sont organisées, sous la direction d’Arthur Eddington, afin d’observer l’éclipse du 29 mai 1919. Dès le lendemain, les résultats de ces observations, confirmant la prédiction d’Einstein, firent les grands titres de la presse mondiale, assurant le triomphe de la théorie einsteinienne qui reste aujourd’hui la représentation de référence de la gravitation, jamais prise en défaut depuis.

Depuis le 30 mai 1919 la perception par l’homme de la place qu’il occupe dans l’univers n’est plus la même.

 Non seulement elle se trouve bouleversée, mais surtout l’homme des « Lumières » perd la position privilégiée qu’il pensait être la sienne, dans le cadre du géocentrisme, depuis la renaissance et la reconnaissance de l’héliocentrisme.

Dans un cas comme dans l’autre, la prise en considération d’un détail de l’ordre céleste en « dé-coïncidence » conduit à faire de cet « inouï » une « fissure » qui, travaillée en « écart », ouvre un « potentiel » aux conséquences « incommensurables ». Remarquons que le concept de « dé-coïncidence » est bien ici dans l’acception que lui donne François Jullien et qu’il me parait indissociable de ces autres concepts « julliens » : « découverte », « fissure », « écart », « autre », « distance », « potentiel », mais aussi de sa conception du temps (sans développer ici), tous éléments fondamentaux de sa pensée. Oublier la force de cette définition amène au risque d’une banalisation d’un concept qui ne saurait se limiter à un simple assaisonnement de la pensée quand il est principe philosophique fondamental.

De fait, cet exemple fait expressément référence au concept, hélas aujourd’hui largement galvaudé, de « changement de paradigme » tel que défini par Thomas Kuhn dans « Structure des révolutions scientifiques » en 1962.

Kuhn distingue ainsi quatre grandes crises de la connaissance humaine la troisième étant celle de la révolution copernicienne , la quatrième celle de l’avènement de la perception relativiste de l’espace-temps einsteinien. Pour Kuhn, chaque changement de paradigme correspond à une modification de la perception pour l’homme de sa position dans l’espace et dans le temps. Elle s’accompagne d’une « crise »   profonde de la pensée qui se manifeste dans tous les domaines de la société, que ce soit aux plans scientifique mais aussi artistique, culturel, philosophique, tous étant remis en cause. a l’origine de cette « crise » il y a, dans la langue de Kuhn, la « découverte » d’une « anomalie » jusque-là négligée ( la fissure, la dé-coïncidence de François Jullien ?), incompatible avec la structure de pensée antérieure. La « crise » ne pourra être résolue qu’après un long processus de prise de conscience, de déconstruction de l’acquis, avant la mise en place d’une construction nouvelle compatible avec la nouvelle perception de l’espace-temps, en fait jusqu’à ce qu’il ait à nouveau coïncidence entre la perception et la représentation nouvelle de l’espace. Alors seulement il peut y avoir retour de la science à la normalité ainsi qu’à un ordre social apaisé.

Pour Kuhn, nous vivons ce quatrième changement et nous en sommes conscients.

La fin du 19ème siècle correspond à la découverte des « anomalies », des « fissures » (ces quelques détails) rendant instables les fondations de cette merveilleuse construction « en perspective » des Lumières qui donne à l’homme une position privilégiée devant une fenêtre ouverte à l’observation du « paysage » du monde. C’est tout le système socio-culturel conséquent, celui des « Lumières » qui se trouve bouleversé. 

L’homme (occidental) n’occupe plus aucune position privilégiée dans un univers infini.

Le 20ème siècle, confronté à cette perte de sens, s’est acharné à déconstruire la pensée « en perspective » du monde classique. Cette perte du sens de la perspective est exemplaire dans le cas de la peinture du début du siècle. Comment ne pas faire un rapprochement entre « Les demoiselles d’Avignon » de Picasso et « Adam et Eve chassés du Paradis » de Masaccio… La philosophie va dans le même sens avec le structuralisme, le dé-constructivisme…déconstruisant avant de rechercher à bâtir une possible construction nouvelle qui , nous le savons désormais, devra être fondée  sur une pensée de l’espace-temps qui soit en coïncidence avec la perception que nous en avons, celle de la relativité générale.

En ce début de 21ème siècle nous en sommes toujours là :                                                                

Au plan socio-culturel la peinture la littérature n’en finissent pas de déconstruire ! La science est bien souvent ignorée, confondue avec la technologie ! (un non-sens ! c’est pourtant simple, la science découvre et n’invente rien ; seule la technologie invente, souvent n’importe quoi, en bricolant, en exploitant, ou non, les connaissances que lui procure la science).                                                                                                                                                   

Au plan philosophique, si certains ont tenté de se placer en décalage de la pensée classique, en position d’hétérotopie (Dérida, Foucault), je ne vois pas de proposition d’un nouveau corpus sur lequel baser une nouvelle construction sociale …

Et pourtant, si la représentation de l’espace-temps einsteinien suppose l’abandon d’un référentiel se définissant par rapport à un quelconque « centre », elle ouvre à une autre vision qui est celle d’un rapport toujours « relatif » de « l’un » à l’ « autre », chacun occupant une position unique dans cet espace, sans coïncidence possible.

L’ouverte d’un tel chantier est envisageable avec François Jullien sur la base d’une « dé-coïncidence » de pensée, de « dépaysement » que son passage par l’hétérotopie chinoise a rendu possible. (il s’est, par ailleurs, trouvé là confronté à une autre perception de l’espace-temps, un autre paradigme, mais c’est une autre question).

Remarquons tout de suite que dans ce nouveau Monde, chaque entité est « être » en même temps qu’elle ne peut être définie que par sa « relation » à « l’autre », à « l’être-autre », ou comme « être en relation » par dé-coïncidence, ou l’être « n’existe » donc qu’en relation ? 

De fait, chacun « étant » dans un espace-temps qui lui est propre, la « juste distance » à l’autre est de nature et incompressible.

Ainsi le travail tout en « dé-coïncidence » sur l’altérité de François Jullien, permis par son passage par la Chine,  la boîte à outils qu’il nous propose, me semblent parfaitement adaptés pour qui veut rechercher, définir, donner sens, orientation à un nouveau corpus philosophique mais aussi scientifique et artistique. La peinture le fait peut-être déjà avec un Zao Wu Ki ?  François Jullien nous a fourni les bases et les outils et construire c’est bien ce que propose son chantier… Le concept de « dé-coïncidence » pourrait bien en être la première pierre. Quelle perspective ! et combien de questions ouvertes ?

Pour ce qui me concerne, cet exemple nous place à la croisée des chemins entre science et philosophie. cette connivence entre pensée philosophique et représentation scientifique, qui nous permet souvent d’échanger les mots de chacun, est troublante comme l’a souligné Kuhn lui-même mais aussi le travail de François Jullien. C’est dans ce cadre particulier auquel je me limiterai que le dialogue avec François Jullien m’importe: dans quelle mesure partageons-nous cette découverte de l’inouï en explorant ce qui n’est pas (encore) de l’ordre de l’Être ? Dans cette recherche le métaphysique sera-t-il ramené au territoire de l’Être, ou, au contraire cheminons nous sur deux chemins parallèles, complémentaires mais toujours différents avec comme objectif commun une volonté de connaissance et de raison à portée de deux méthodes dé-coïncidentes ?

Décoïncider

par Daniel Bougnoux

Texte à paraître dans le prochain numéro de la revue « Local contemporain » éditée à Grenoble, et consacrée au concept de  Dépaysement.

Nos vies se jouent à coups de dés : dé-paysement, dé-centrement, dé-localisation, départ… Toute l’œuvre de François Jullien insiste particulièrement sur cet entre ou sur cet écart déjà concentrés dans le préfixe explosif de ce verbe, tellement banal que nous ne l’entendons pas (ou qu’il demeure, à la lettre, inouï), ex-ister. Sans ces hiatus pourtant, point de vivre.

L’auteur de Vivre de paysage (Gallimard 2014) nous propose donc deux mouvements contraires, ou apparemment contradictoires : vivre de paysage, c’est imprimer en nous sa force de recueillement, d’agrégation d’un monde. Un paysage est en lui-même complet, ou intégré ; il y a paysage quand, confrontés à son étendue, nous n’avons rien à ajouter, à désirer de plus ; quand un monde y déploie sa souveraine complétude devant laquelle nous ne pouvons qu’acquiescer, ou prononcer avec reconnaissance c’est bien cela, c’est ici. Devant cette ouverture offerte, nous aimerions longuement nous poser, éventuellement peindre ou photographier cela, façon d’avouer qu’un terme se trouve atteint, qu’une porte s’ouvre sur un infini qui nous comble, sans reste ni nostalgie. Qu’ici se découvre enfin (Mallarmé) la région où vivre

Et de fait, nos vies semblent irréductiblement régionales ; nous nous sentons d’ici et non de là-bas, nés à la mer, en plaines ou sur telle montagne qui donnent à chacun ses attaches, ses tropismes, ses longs désirs de retour. Vivre c’est résider ou habiter, passion lourde. C’est attacher, et chérir ses racines qui passent par une terre, une famille, une histoire singulière, une langue. C’est s’encoquiller dans un oikos (une maison), un biotope, un lieu riche de ressources peu négociables puisque nous sommes constitués et tout cousus de ses empreintes. La pulsion postmoderne d’être partout, de poursuivre en orbite entre les continents une vie de survol, hors sol, ne peut longtemps nous satisfaire ; comme pour Ulysse arrive dans la vie de chacun un moment où il faut rentrer à la maison. Oui mais, demande ironiquement Bruno Latour, où atterrir ?

Lamentation banale et partout reprise, notre région n’est plus ce qu’elle était. Le cher vieux paysage de notre enfance, de nos aïeux, a pris la tangente ou de la gîte. La maison familiale a disparu, rasée par un promoteur ; les sous-bois de la forêt prochaine sont toujours là, mais éventrés par une route bruyante élargie au nom de la circulation, de l’accès. Etc. D’une façon générale, c’est la Terre qui change et qui, de partout, nous refuse son ancien visage. Comme le dit Aragon en cadences superbes, « La France sous nos pieds comme une étoffe usée / S’est petit à petit à nos pas refusée » (« La Nuit de Dunkerque », 1942), pour traduire l’intense sentiment d’exil éprouvé dans le nouveau paysage de l’Occupation ; ou, comme résume un autre titre de cette époque, « En étrange pays dans mon pays lui-même ».

J’aimerais rebondir sur cet appui aragonien pour rappeler à quel point, selon Jullien toujours, ex-ister ce n’est pas végéter, se complaire au tête-à-tête d’un premier décor ou au confort douillet des chères vieilles enveloppes, mais fendre celles-ci pour trouver de l’inouï, et réveiller du nouveau. La dé-coïncidence, ce sentiment d’étrangeté qui nous étreint parfois au cœur du décor le plus familier, est une ressource par excellence de la création, donc de la vraie vie. Dans L’Inouï en particulier, Jullien a des pages très éclairantes sur l’invention par Rimbaud d’une nouvelle langue désamarrée dont « Le Bateau ivre » donne à la fois la théorie et l’exemple. La métaphore, mais je dirais aussi la rime avec sa proximité sonore et son écart sémantique, constituent des leviers puissants de prospection, out of joint comme dit Hamlet, hors des gonds rouillés de la parole ordinaire. Si toute création est un écart, de nos écarts de langue, de pensée, de conduite peuvent naître des créations. De même est-il recommandé d’un peu se perdre « pour laisser place à la trouvaille » (Apollinaire).

André Breton  consacrait de longues heures à chiner, à la recherche de précieux « objets trouvés » dont, après recyclage, il rédigeait l’équation. Mais nul mieux qu’Aragon, dans Le Paysan de Paris, ne sut révéler (réveiller) les ressources d’insolite ou de « merveilleux » tapies dans le décor ordinaire. Qu’on relise la préface de cet ouvrage (1924) au titre oxymorique bien accordé à notre recherche en dépaysement. On dit que le paysan égaré dans la capitale ouvre à tout de grands yeux. De même le projet du poète, sans quitter le pavé parisien et en respectant rigoureusement sa topographie, nous ouvre à d’autres mondes. Je songe, relisant pour la énième fois ce livre pour moi de référence, qu’Aragon y trace du même coup le programme de la poésie, voire de l’art en général : descendre en pleine immanence dans notre quotidien pour, le fissurant, le disloquant discrètement, en faire surgir l’énigme ou la merveille. Ce qui suppose une rééducation sévère de nos sens, et de la parole.

Le lointain dans le proche, l’étrange au cœur du familier, l’Unheimlich cher à Freud… Ces télescopages ou ces percées n’étonnent pas l’artiste, non plus que le philosophe apte à nous faire voyager à travers le banal, en  descellant nos socles, à commencer par les clichés et les usages de notre langue pour en tirer des vues extraordinaires, comme Derrida pour qui philosopher revient à dé-construire. Le dépaysement soutient le geste de l’artiste mais aussi la démarche scientifique, si nous suivons Bachelard et sa fameuse coupure épistémologique ; c’est en dénonçant les évidences de l’apparence, ou en les trouvant étonnantes, que le raisonnement du savant ou du philosophe progresse. Et nous montre à quel point, faute de mieux le nommer par le détour des mathématiques ou de la métaphore poétique, nous demeurions étrangers à notre pays lui-même.         

Ces pouvoirs de la décoïncidence ont été également explorés, par Jullien, du côté de l’amour, en rejoignant ici encore des thèmes ou des intuitions bien développés par Aragon. L’expérience amoureuse ne revient-elle pas à s’étonner toujours de la présence de l’autre ? Le paysage ouvert ainsi n’est-il pas, par excellence, surprenant ou dépaysant au cœur même de sa familiarité ? Ce que nous croyons le plus proche, le plus propre, et que nous voudrions tenir, étreindre ou inlassablement toucher n’est-il pas sujet à la dérobade, placé à une distance infinie au cœur de son apparition et de sa présence même ? « Mon bel amour mon cher amour ma déchirure » (1943)… Trop de vers d’Aragon chantent cette absence trouant le présent, cette soif ou ce désir devant ce qui pourrait nous combler, pour qu’on puisse les citer tous. 

 « Il faut être ailleurs pour pouvoir être ici », lit-on dans L’Enéide. Il faut apprendre d’autres langues pour mieux parler la sienne ; avoir beaucoup voyagé pour savourer en connaisseur la quiétude de sa propre maison ; en passer par les épreuves de l’amour pour cesser de s’identifier au nombril du monde ; se traiter « soi-même comme un autre » (Ricoeur) pour gagner en lucidité, en civilité… La dé-routante topographie, paradoxale, de nos âmes n’est pas celle, physique, du monde out there. 

Nous sommes des êtres de désir et ce désir nous déchire, nous disloque, nous exile de tout paysage ou pays. Vivre, est-ce résider ou ne serait-ce pas plutôt – désirer ? Deux verbes-anagrammes qui se révèlent secrètement antonymes…  

Les dés de nos désirs continuent de rouler.





SEMINAIRE « QU’EST CE QUE VIVRE ? EXISTER OU SUBSISTER ?

Première séance, le 15 octobre 2020

Compte-rendu par Philippe Ratte.

Du fait de sa longueur, le texte est proposé en version imprimable

RSS
Follow by Email
LinkedIn
LinkedIn
Share