Actualité

PUBLICATIONS RECENTES (2020) :

François Jullien, Politique de la Décoïncidence, Editions de l’Herne, 129 p., 2020

Face à ce qui nous arrive, dénoncer ne suffit plus.
Il faut défaire l’obédience qui fait le lit de l’apathie ambiante, autrement dit dé-coïncider.
L’artiste dé-coïncide de l’art de son temps. Ou bien penser, c’est dé-coïncider du déjà pensé. Dé-coïncider de soi-même n’est-il pas au principe de l’éthique ? Pourquoi le concept de dé-coïncidence ne serait-il pas aussi porteur d’un engagement politique ? Pour rouvrir des possibles en France, qui s’est tellement rétractée. Pour engager une « seconde vie » de l’Europe…
Une Association s’est créée sous ce titre, non en slogan, mais en tension : association.decoincidences@gmail.com


J’y présente ces propositions. Elles en appellent d’autres.

François Jullien, De la vraie vie, Editions de l’Observatoire, 200 pages, 2020.

Un soupçon s’est insidieusement levé, un matin : que la vie pourrait être tout autre que la vie qu’on vit. Que cette vie qu’on vit n’est plus peut-être qu’une apparence ou un semblant de vie. Que nous sommes peut-être en train de passer, sans même nous en apercevoir, à côté de la « vraie vie ».
Car nos vies se résignent par rétraction des possibles. Elles s’enlisent sous l’entassement des jours. Elles s’aliènent sous l’emprise du marché et de la technicisation forcée. Elles se réifient, enfin, ou deviennent « chose », sous tant de recouvrements.
Or, qu’est-ce que la « vraie vie » ? La formule, à travers les âges, a vibré comme une invocation suprême. De Platon à Rimbaud, à Proust, à Adorno.
La « vraie vie » n’est pas la vie belle, ou la vie bonne, ou la vie heureuse, telle que l’a vantée la sagesse.
Elle n’est surtout pas dans les boniments du « Bonheur » et du développement personnel qui font aujourd’hui un commerce de leur pseudo-pensée.
La vraie vie ne projette aucun contenu idéal. Ce ne serait toujours qu’une redite du paradis. Elle ne verse pas non plus dans quelque vitalisme autocélébrant la vie.
Mais elle est le refus têtu de la vie perdue ; dans le non à la pseudo-vie.
La vraie vie, c’est tenter de résister à la non-vie comme penser est résister à la non-pensée.
En quoi elle est bien l’enjeu crucial – mais si souvent délaissé – de la philosophie.

F. J.





François L’Yvonnet, François Jullien, Une aventure qui a dérangé la philosophie, Grasset, 227 pages, 2020

Toute entreprise philosophique sérieuse commence par un écart, un décentrement. C’est le prix à payer pour se défaire des pensées sur mesure. Plonger dans la pensée de François Jullien, tout à la fois philosophe, helléniste et sinologue, c’est faire l’expérience de cette dissidence de l’esprit qui bouscule et reconfigure les frontières de la philosophie.

François L’Yvonnet rend compte ici de la trajectoire intellectuelle audacieuse qui a conduit François Jullien à opérer très tôt un détour par la Chine – ce lointain « dehors »– pour mieux interroger nos catégories de pensée héritées du monde grec – notre trop proche « dedans ».

Une entreprise « dépaysante » qui se retrouve, tel un fil d’Ariane, dans l’ensemble de ses objets d’étude : le politique, l’esthétique, la morale, le vivre, l’intime ou encore l’inouï…

Ceux qui connaissent déjà l’œuvre de Jullien trouveront ici des clés pour approfondir leur lecture ; les autres y verront une excellente propédeutique.

Sous la direction de François L’Yvonnet, Art et concepts, Chantier philosophique de François Jullien / Ateliers d’artistes, Presses Universitaires de France, 287 p., 2020

 Renversement singulier : ce n’est plus le philosophe qui écrit sur l’art, ce sont ici des artistes qui écrivent de la philosophie. Non pas à propos de, mais à partir de  : des artistes réfléchissent à leur propre travail en explorant et exploitant des concepts élaborés par un philosophe. Ils n’écrivent pas sur l’œuvre finie, mais exposent comment l’œuvre se fait, comment l’œuvre est à l’œuvre : comment l’artiste crée. Or l’artiste crée aussi en concevant. Depuis plusieurs années déjà, le chantier philosophique de François Jullien inspire de nombreux artistes dans leur pratique : que ce soit dans la peinture ou la mise en scène théâtrale, dans la danse ou l’architecture, en passant par la musique, l’art du paysage ou le cinéma, etc. Ils nous dévoilent dans cet ouvrage comment leur art tire parti des concepts du philosophe – tels ceux d’entre, d’écart, de désapparaître, d’intime, d’inouï, de dé-coïncidence… La main de l’artiste valide ainsi le concept comme outil. Ce n’est plus le conceptuel qui éclaire le perceptif, c’est le perceptif de l’art qui éclaire en retour le conceptuel de la philosophie.

Vivre à hauteur d’Inouï, dialogues avec François Jullien, Descartes & Cie, 111 p., 2020. Par Jean-Pierre Bompied, Pascal David, Alain Douchevsky, Patrick Hochart et Marc Guillaume 

Entendons que l’inouï doit nommer, non pas l’exceptionnel, le rare ou l’extraordinaire, avec lesquels on est tenté de le confondre, mais bien le plus commun et le plus ordinaire : la couleur du ciel ou qu’on est en vie. Si l’on ne l’entend pas, s’il reste « in-ouï », c’est seulement qu’il déborde les cadres constitués, bornés, de notre appréhension. Ce débordement n’est donc pas celui de notre expérience, mais de ce que nous avons laissé rabattre, à notre insu, en « expérience ». C’est pourquoi, n’y accédant pas, nous le rangeons, pour nous en débarrasser, à l’extrême bout de cette expérience, le casant dans l’extraordinaire, l’exceptionnel ou l’insolite.
Or nous pourrions déborder ces cadres trop étroits bordant – bornant – notre appréhension, aussi bien de l’entendement que de la perception. Sans plus, dès lors, avoir à poser d’en-soi ou d’absolu séparé dans son Au-delà, comme l’a fait la métaphysique.
En quoi l’inouï se révèle un concept vecteur de notre modernité, à la fois philosophique et poétique. En quoi aussi vivre à hauteur d’inouï pourrait devenir le mot d’ordre d’une nouvelle éthique.

Arne de Boever, François Jullien’s Unexceptional Thought, A Critical Introduction, Ed. Rowman Littlefield, Londres / New-York, 150 p. 2020

Great thinkers need outstanding interpreters to disclose their thought. If Nietzsche ceased to be a cultural psychologist after Heidegger and Derrida a literary theorist after Rodolphe Gasché, it is now through Arne De Boever that François Jullien will be perceived as much more than a sinologist. He is a true philosopher determined to draw out the ‘unthought’ of both the European and Chinese traditions. As De Boever explains, Jullien does so by pursuing a ‘deconstruction from the outside’ (in opposition to Derrida’s deconstruction from the inside) of exceptionalist European thought that demonstrates how Chinese thought is unexceptional. If you want to know why and how Jullien’s philosophy ventures through the realms of Chinese aesthetics, politics, and economics to critically understand European philosophy, you must read De Boever’s unique and impressive book very carefully.
Santiago Zabala, ICREA Research Professor of Philosophy at the Pompeu Fabra University and author of ‘Why Only Art can Save Us’ and ‘Being at Large’

The substantial oeuvre of provocateur François Jullien has over the years produced both agony and joy, both red faces among many of his lock-step, dull-as-dust contemporaries and fitfully intelligent smiles among their graduate students. Here in his magnificent reportage, François Jullien’s Unexceptional Thought, Arne De Boever uses both the many books together with personal interviews to take on the impossible and dangerously « in-between » task of translating the translator Jullien in order to try to say what it is that he has actually said.

Roger T. Ames, Humanities Chair Professor of Philosophy, Peking University


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